L’École des Mousses, une école de (futurs) marins, une école de vie.

On dira ce qu’on voudra, le patrimoine maritime et fluvio-maritime traditionnel persiste grâce à un ensemble éclectique d’initiatives. Les unes sont des initiatives locales portées à bouts de bras par des Associations dédiées à un « gréem’ tradi » et constituées sous l’impulsion du Chasse-Marée1 en 92. D’autres sont sous l’égide de collectivités territoriales organisatrices d’événements, fêtes & festivals aux thématiques variées, ici et là à Douarnenez, Brest, Paimpol, Morlaix, Nantes, dans « Le Golfe », etc. Pour ne citer que celles qui sont devenues de véritables institutions en 20, 30 ou quasi 40 ans d’existence en Bretagne, mais sans oublier toutes les actions et manifestations partout en France, De Boulogne-sur-Mer à Toulon en passant par Rouen, Fécamp, Granville, Bordeaux, Sète, Sanary… Quelles qu’elles soient, ces initiatives rendent le patrimoine maritime vivant et représentent une vaste activité, sociale, culturelle, économique, tant à l’échelle locale que nationale.

De nationale, justement, il en est une qui arrive à ne pas oublier complètement son patrimoine, c’est la Marine. Elle le fait tellement discrètement qu’on ne la voit guère participer aux événements nautiques cités en introduction. À se demander si La Belle Poule est équipée pour passer en mode furtif.

L’expérience d’une marine à voile vécue par des jeunes, futurs marins de la Nation.

Flotille

Pour se rendre compte de l’intérêt encore porté par au moins une partie des militaires à leur histoire navale, il faut regarder dans les cursus initiaux pour devenir marin. En ayant de surcroit une démarche profondément et positivement sociale la Marine va chercher chaque année environ 200 ados extra-ordinaires. Elle les récupère parfois en mode sauvetage extreme et les intègre au CIN (Centre d’Instruction Naval), en mobilisant pour cela de fortes ressources humaines pour assurer l’instruction militaire d’une part, mais aussi l’enseignement général d’autre part. Ce qui représente un véritable investissement pour la Société.
Et ça, c’est l’École des Mousses2 où dans les premiers temps forts du cursus figure l’expérience de la navigation en bateaux traditionnels à voile. Alors oui, certes, il peut paraître superfétatoire de dire « traditionnel à voile », mais cela me permet ici de caler dans une même baille les « Commodes Louis XV » et les « Boites de conserve » selon la nomenclature de canots à propulsion vélique proposée par l’excellent (et redoutable) Capitaine Richard Tanguy qui patronne et bien… un OVNI en alu. Si si… (vous ne comprenez rien à ce que je dis ? Je vous rassure moi presque pas non plus, je n’y connais rien en OVNI, et en boites de conserves, j’adore celles avec des sardines millésimées dedans).

André-Yvette

Bon bref, nous n’allons pas épiloguer ici sur les performances au près d’une « barrique en aurique » comparées à celles d’une « canette en bermuda ». Ce n’est pas le propos et il faut comparer ce qui est comparable. Hé oui hein, dans l’une, on y met des boissons à maturation lente, qui vieillissent longuement et délicatement, sans pression et en se faisant bercer. Dans l’autre, on trouve des boissons acidulées-sucrées-effervescentes, énergétiques, qui moussent très vite sans même avoir besoin de les agiter et qui jaillissent à flots. De mon point de vue, barrique VS canette n’a pas lieu d’être, c’est juste un effet diachronique parce que dans les deux cas la force motrice de ces bateaux est exactement la même : le vent.

Donc fondamentalement, techniquement, le patrimoine est identique, car vélique par opposition à tout le reste à propulsion exclusivement mécanique. Et puis d’abord barrique ou canette, qu’importe le flacon pourvu qu’on ait la guinderesse, la hardiesse, l’allégresse, haaa je ne sais plus… la liesse ? La vitesse peut-être… Bon peu importe, pour ladite canette en alu, c’est : pourvu qu’on ait une dame patronnesse ! Et là, ho que oui da ! Il y en a une et pas n’importe laquelle : Madame Léone-Noëlle Meyer est la promesse faite à une jeunesse, que, grâce à ses largesses, ça mousse durablement bien à bord dudit canot-canette bien nommé Atout Chance.

Ce dont il est question ici, c’est l’expérience d’une marine à voile vécue par des jeunes, futurs marins de la Nation. Car en cela est l’Atout, en ceci est la Chance qui va les suivre tout au long de leur parcours. Mais pas que, il y a donc aussi des barriques en bois qui offrent une variation nautique en terme d’apprentissage, sur un temps donné. Ou plutôt sur un temps offert par le mécénat de Mme Meyer et qui chaque année permet à une flottille de naviguer en Mer d’Iroise avec la dernière promotion de Mousses.

…ce patrimoine marin dont nous avons hérité […] nous nous sommes fait un devoir de le re-transmettre.

Transmission du matelotage

Cette année, c’est la flotte de Bretagne Marine Croisières3 / Voiles du Golfe4 qui a eu la charge de faire éprouver à ces jeunes ce que c’est que de vivre à bord d’unités relevant du patrimoine maritime. Ainsi, ce sont Étoile Molène (Dundee thonier de Camaret), André-Yvette (Gabare d’Iroise) et Le Renard (Cotre corsaire malouin), qui sont venus relever leurs prestigieux prédécesseurs, La Grande Hermine, La Belle Poule, Le Mutin, Étoile, Feu Follet, Le Belem, La Recouvrance
Cela nous rend à la fois humbles et fiers, nous modestes marins qui naviguons sur le patrimoine constitué par l’Armateur passionné qu’est Wilfrid Provost.

Aussi, c’est ici que se distinguent les deux faces d’une même pièce : il y a le patrimoine matériel et le patrimoine immatériel. L’un ne va pas sans l’autre et pourtant elles sont dans une opposition complémentaire ou dans une complémentarité opposée, c’est selon d’où vous regardez la chose. Car on dit que partager un bien matériel, c’est le diviser et partager un bien immatériel, c’est le multiplier. Mwuiii… c’est pas faux… ce qui est clair dans cet adage, c’est que dans les deux cas il y a une certaine logique comptable ou du moins une dimension algébrique affirmée par la formule en elle-même. Le patrimoine matériel, comme un bateau par exemple, ça représente beaucoup de sous et donc il faut des armateurs et des mécènes.
(un plus un donne trois fois neuf…) Le patrimoine immatériel comme la manœuvre et le matelotage par exemple, ça représente beaucoup de savoir-faire et donc, il faut des marins et des voileux.
(deux par deux égal deux quarts sur vingt-quatre…)

Somme toute mais sans dériver vers le drame balzacien, disons que l’un sans l’autre, le Patrimoine c’est peau de chagrin. Alors, pour ma part :

  • je me réjouis que la Marine Nationale conserve vivace une partie de ce patrimoine,
  • je me réjouis qu’une philanthrope soutienne le passage de l’enfance à l’adulte de cette manière,
  • je me réjouis qu’un gentilhomme de fortune soit un homme de projets aventureux,
  • je me réjouis qu’il y ait autant de savoir-faire dans les équipages tous canots à voile confondus.

Et je me réjouis que pour l’Ecole des Mousses2, hourra, hourra, hourra !
C’est justement notre mission : transmettre.

Dauphin

C’est ainsi qu’à quatre équipages, nous nous sommes retrouvés à Brest en flottille avec à bord des petites escouades de moussaillons tout frais. Des petits mousses à qui la récente intégration dans la Marine a donné tout plein d’espoirs, tout plein d’ambitions, tout plein de possibles. Et nous, bin nous, pour notre part à nous, nous n’avions donc rien d’autre que des biens immatériels à leur proposer, mais tout plein et très variés : navigation, manœuvre, matelotage, météorologie, cartographie, tenue de quart, cuisine… Et donc aussi des vivres, oui, ras la cambuse, de la part de l’armement, …  Alors nos savoir-faire de marins, notre savoir-être d’équipiers, notre savoir-vivre de gens de mer, nous le leur avons donné sans réserve, sans compter, parce que c’est notre richesse à nous et que ce patrimoine marin dont nous avons hérité, eh bien, nous nous sommes fait un devoir de le re-transmettre.
Et aussi parce que nous n’avions pas du tout envie de manger des spaghetti pas cuit ou du riz carbonisé tous les jours. Et aussi parce que nous n’allions pas manœuvrer nous-mêmes gréements et apparaux pour qu’ils s’adonnent à un concours de vomito par-dessus la lisse.
Non mais !

Un esprit volontaire pour réussir l’exploit de vivre ensemble en étant solidaires dans un environnement contraignant…

Manœuvre

Fort heureusement, ces jeunes-là, s’il y a quelque chose qui majoritairement les rend remarquables, c’est leur esprit volontaire. Ces gamins-là, prennent conscience en très peu de temps que c’est une sacrée chance d’être là, de vivre ce qu’ils vivent, quittes à avoir les tripes en vrac les premiers jours et à reconsidérer un peu leurs grandes ambitions de devenir « fuz’ » soit, dans leurs petites têtes pétillantes comme des sodas survitaminés, de devenir des héros de blockbuster hollywoodien.
Et puis au-delà de juste leur avoir appris à faire cuire une patate, ou de faire un nœud de chaise, c’est stimulant de les voir être autant « au taquet » et vouloir « tout mettre dessus » pour remonter au vent les collègues.

Dauphin

C’est plaisant de les voir se gratter le cortex pour comprendre le fonctionnement et l’efficacité absolue d’une demi-clé. C’est rassurant de les voir s’émerveiller à la vue de dauphins surfant dans la vague d’étrave. C’est émouvant de les voir être aussi contemplatifs devant les couchers de soleil sur la mer. C’est fascinant de les voir se resserrer autour d’une table pour se parler vraiment en partageant un bon plat roboratif, à la recette improbable, mais fait sincèrement…
On se dit alors qu’ils ont tout ce qu’il faut pour devenir de vrais bons marins.

Allez, je ne vais pas leur gonfler la bonnette en soufflant un vent de dithyrambe, mais quand même, ils ont réussi un véritable exploit : vivre ensemble en étant solidaires dans un environnement contraignant, faire corps dans les manœuvres, pour certains rabattre un bon coup son caquet face aux éléments, observer, écouter, apprendre.

En tous les cas, pour nous aussi finalement, ça a été une expérience de se dire que nous avions en charge ce qui de mon point de vue se rapproche le plus de ce que serait une idée de la res publica, soit littéralement la « chose publique ». Parce que nous avions à bord de l’humain, qu’il a été question de valeurs, de patrimoine, de collectif, d’avenir, d’environnement, et qu’une fois l’acte de transmission accompli, même de manière minimale par manque de temps, tout cela constitue finalement un bien commun qui va être porté par ces hommes et femmes aux cols bleus, unis et en devenir.


  1. Le Chasse-Marée : https://www.chasse-maree.com ↩︎

  2. École des Mousses — Mécène Mme Meyer > Bateau Atout Chance :

     ↩︎
  3. Bretagne Marine Croisières : https://www.etoile-marine.com ↩︎

  4. Voiles du Golfe : https://www.lesvoilesdugolfe.com ↩︎